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24 juillet 2008

Est-ce qu'on est innocent parce qu'on ne sait pas ?

kundera_insoutenable_l_g_ret__de_l__tre"Ceux qui pensent que les régimes communistes d’Europe centrale sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n’existait pas et que les enthousiastes étaient donc des assassins.

Alors, chacun s’en prit aux communistes : Vous êtes responsables des malheurs du pays (il est appauvri et ruiné), de la perte de son indépendance (il est tombé sous l’emprise des Russes), des assassinats judiciaires !

Ceux qui étaient accusés répondaient : On ne savait pas ! On a été trompés ! On croyait ! Au fond du cœur, on est innocents !

Le débat se ramenait donc à cette question : Etait-il vrai qu’ils ne savaient pas ? Ou faisaient-ils seulement semblant de n’avoir rien su ?

Tomas suivait ce débat (comme dix millions de Tchèques) et se disait qu’il y avait certainement parmi les communistes des gens qui n’étaient quand même pas aussi totalement ignorants (ils devaient quand même avoir entendu parler des horreurs qui s’étaient produites et n’avaient pas cessé de se produire dans la Russie postrévolutionnaire). Mais il était probable que la plupart d’entre eux n’étaient vraiment au courant de rien.

Et il se disait que la question fondamentale n’était pas : savaient-ils ou ne savaient-ils pas ? Mais : est-ce qu’on est innocent parce qu’on ne sait pas ? un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c’est un imbécile ?

Admettons que le procureur tchèque qui réclamait au début des années cinquante la peine de mort pour un innocent ait été trompé par la police secrète russe et par le gouvernement de son pays. Mais maintenant que l’on sait que les accusations étaient absurdes et les suppliciés innocents, comment se peut-ils que le même procureur défende la pureté de son âme et se frappe la poitrine : ma conscience est sans tache, je ne savais pas, je croyais ! N’est-ce pas précisément dans son « je ne savais pas, je croyais » que réside sa faute irréparable ?

Alors, Tomas se rappela l’histoire d’Œdipe : Œdipe ne savait pas qu’il couchait avec sa propre mère et, pourtant, quand il eut compris ce qui s’était passé, il ne se sentit pas innocent. Il ne put supporter le spectacle du malheur qu’il avait causé par son ignorance, il se creva les yeux et, aveugle, il partit de Thèbes.

Tomas entendait le hurlement des communistes qui défendaient la pureté de leur âme, et il se disait : A cause de votre ignorance, ce pays a peut-être perdu pour des siècles sa liberté et vous criez que vous vous sentez innocents ? Comment, vous pouvez encore regarder autour de vous ? Comment, vous n’êtes pas épouvantés ? Peut-être n’avez-vous pas d’yeux pour voir ! Si vous en aviez, vous devriez vous les crever et partir de Thèbes !"

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être

Posté par Wali23783 à 20:02 - Citations - Commentaires [1] - Permalien [#]

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